CONSTANTINE, une pionnière ....
Le premier mars 1856 naissait à Besançon une petite fille à laquelle ses parents donnèrent le nom de Constance. C’était l’un des quatorze enfants de la famille Drot.
Quelques années plus tard M.Drot apprenant qu’en Algérie, l’Etat attribuait des lots de terrains à des métropolitains s’engageant à développer et faire fructifier des terres incultes, se décida à tenter l’aventure avec sa famille.
On lui attribua un lotissement en bordure du Rhummel, tout prés de Constantine. Il y construisit une belle maison et en fit le domaine de Sidi M’Cid.
Un des agréments de ce domaine était qu’il s’y trouvait une piscine naturelle, entourée de rochers ou il faisait bon se baigner l’été. M. Drot en fit une très grande piscine à laquelle la préfecture donna son nom. Ce fut la piscine Pierre Drot, piscine olympique.

Mais les enfants grandissaient et la petite Constance était devenue enseignante. Comme elle était généreuse et intelligente, elle ne pouvait admettre que les petites filles musulmanes ne puissent pas aller à l’école et faire des études comme les jeunes filles françaises. Elle se mit donc dans la tête de créer une école pour les jeunes musulmanes.
Elle entra en relation avec le Service de l’Enseignement à la Préfecture de Constantine qui était alors dirigé par un jeune fonctionnaire, Henri Saucerotte. Ce dernier fut très étonné de voir une jeune fille de 22 ans aussi déterminée et sure d’elle-même. Ce n’était pas très courant. Les jeunes filles
de la société pied noire avait du mal dans le contexte de l’époque à s’affirmer et à se réaliser.Il lui fit valoir que le Ministère de l’Instruction Publique ne voudrait certainement pas débloquer des crédits pour créer une école musulmane à Constantine, alors qu’il n’en existait pas dans tout le Maghreb. Autre raison encore plus percutante: l’autorité religieuse musulmane représentée par les Ulémas n’accepterait jamais que des fillettes musulmanes aient accès à l’instruction et les familles n’enverraient pas leurs enfants à l’école.
Mais, en plus de détermination Constance avait du charme et elle sut gagner à sa cause le jeune fonctionnaire qui désormais fit équipe avec elle pour réaliser cette belle idée. Il lui proposa de faire une école professionnelle, la seule qui puisse être acceptée par les autorités religieuses musulmanes
Le ministre de l’Instruction Publique s’appelait alors Paul Bert. Il donna son accord et en 1881 Constance Drot fut nommée directrice de la première école professionnelle musulmane de jeunes filles.
Elle n’avait que vingt cinq ans et épousa la même année le jeune fonctionnaire qui l’avait tant aidée.
On attribua à la
première école pour jeunes filles musulmanes de Constantine le nom du ministre
et c’est ainsi que fut créée L’ECOLE PAUL BERT Rue Nationale à Constantine
Pour l’installer l’Etat avait acheté un ancien petit palais arabe. La construction était classique, avec un grand patio intérieur sur lequel donnaient toutes les pièces. Celles qui avaient des ouvertures vers l’extérieur avaient un moucharabieh afin que les occupantes ne puissent pas être vues de l’extérieur.
Les débuts furent difficiles.
Constance Drot avait obtenu un brevet d’arabe, mais elle était la première femme à avoir obtenu ce brevet. Il fallait donc que d’autres enseignantes l’obtiennent aussi.
Il fallait enfin trouver des femmes indigènes connaissant les techniques de fabrication de tapis et de broderies arabes.
Ces enseignements techniques ne seraient donnés que les après midi, les matinées étant consacrées à l’enseignement du français, de l’histoire et de la géographie.
Le plus difficile fut de trouver des femmes indigènes qui voulussent bien collaborer
Les premières recherches furent décourageantes. La coutume s’était perdue et dans les maisons et villages que Constance Saucerotte explora, les métiers étaient abandonnés dans un coin.
Les femmes ou jeunes filles auxquelles elle proposa d’essayer, lui répondirent qu’il était inutile d’essayer de faire des tapis du moment "qu’on n’avait pas le dessin dans le cœur ".
Alors Constance Saucerotte inventa une méthode de dessin pour ses petites élèves. Dés l’âge de quatre ou cinq ans elle leur met le crayon à la main et leur fait tracer des lignes parallèles puis les lignes brisées qui modifient ces carrés et ces rectangles, ainsi de suite jusqu’à des dessins assez compliqués qui se trouvent dans les principaux modèles de tapis qui leur sont plus ou moins connus.
Cette méthode ingénieuse permit progressivement aux jeunes ouvrières d’arriver à lire un dessin.
Elles réalisèrent d’abord des broderies, les belles broderies de Constantine à fils plats argentés ou dorés sur tulle et sur crêpe de soie que leur directrice vendit aux dames de Constantine.
Avec les petits profits qu’elle en retira, Constance Saucerotte poursuivit le perfectionnement de ses ateliers de tapis.
C’est en 1897 qu’après avoir retrouvé les anciens procédés de fabrication et la teinture des laines par des matières végétales, qu’elle fit tisser le premier tapis de l’école Paul Bert.
Les plus belles pièces réalisées participèrent à des expositions internationales et eurent les récompenses suivantes :
Constantine médaille d’or
Chicago diplôme d’honneur
Marseille médaille d’or
Londres médaille d’or
Paris 1900 2 médailles d’or
A titre personnel, Constance Saucerotte reçut les récompenses honorifiques suivantes :
la médaille d’officier de l’Instruction Publique, le 13 juillet 1912
la médaille d’argent des instituteurs le 10 juillet 1914
la légion d’honneur en 1926, remise par le ministre Morinaud
Elle prit sa retraite le premier août 1921.
Oui, Constance Saucerotte-Drot fut vraiment une pionnière :
pionnière pour avoir voulu la première école de jeunes filles musulmanes. A sa suite d’autres écoles furent construites en Algérie sur le modèle de l’école Paul Bert et leurs directrices autorisées à s’inspirer des techniques qui y étaient enseignées.
pionnière pour avoir ressuscité les vieilles industries indigènes de la broderie et du tapis
pionnière pour avoir occupé, bien que femme, une place éminente dans la société algérienne de son temps. D’autres suivirent.
Grâce à elle des générations de jeunes filles musulmanes accédèrent à l’instruction et à l’Art.
Jacqueline Faure-Astier
Sources : archives familiales du Dr Henri Saucerotte
Article à l’occasion de la mort de Constance Saucerotte dans un journal de Constantine en
1941.